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  Vous êtes ici : Accueil > Base de connaissances > Histoire de nos métiers > Naissance de l'EFP, fille de la papeterie > Les premières formations papetières Révision : 03 novembre 2006  
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Gérard COSTE - Ingénieur EFPG

Extrait du Bulletin de La Cellulose,
numéro spécial, 2004
Mise en ligne : Novembre 2006

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II - Les premières formations papetières

  Ts'ai Lun, père du papier moderne  
Figure 5 - Ts'ai Lun

La nécessité de promulguer l’art de la fabrication du papier, compte tenu de son caractère très spécifique, n’est pas nouvelle. De nombreux écrits se sont succédés depuis Ts'ai Lun (105 après J.-C.) jusqu’à Diderot et sa célèbre encyclopédie (1751-1772). Ts'ai Lun, en préconisant l’utilisation de fibres d'écorces, de lin et de chanvre pour améliorer la régularité de la qualité des papiers fabriqués, est devenu le véritable père du papier moderne. Il est en fait davantage le premier monsieur "ISO 9000" de la papeterie que l’inventeur du papier. Après plusieurs siècles de secret bien gardé, le papier quitte la Chine pour faire son apparition dans d’autres pays : ceux-ci assurent sa diffusion vers l’Occident. On le retrouve au Japon et il accompagne les Arabes à partir du VIIIe siècle. Ces derniers décrivent sa fabrication dans le "Umdat el Kuttâb wa udde dsawi el albâb" au XIe siècle et les Perses améliorent sa fabrication. Cette technique de fabrication perse est ensuite améliorée par les papetiers italiens de Fabriano, au milieu du XIIIe siècle. L'art de fabriquer le papier arrive en France via l'Espagne au XIVe en suivant la progression des Arabes, mais aussi via les Alpes et la Savoie, en provenance d’Italie. Les Arabes et les Perses ont largement contribué à la diffusion du papier en le choisissant comme support privilégié de leurs actes, et surtout de leur propagande. Après Gutenberg et le développement de l'imprimerie, la diffusion du savoir et des idées par le livre est également un atout essentiel pour la diffusion de la religion réformée.

Aux XVIe et XVIIe siècles, les papiers français, issus d’une industrie essentiellement familiale et artisanale, comptent parmi les meilleurs au monde et alimentent les familles d’imprimeurs les plus renommées dont Estienne à Paris et Plantin à Anvers. En 1685, la révocation de l’Édit de Nantes par Louis XIV entraîne l’exil de la plupart des meilleurs compagnons et maîtres papetiers français, majoritairement protestants, vers les pays voisins : Angleterre, Suisse, Allemagne, Hollande, qui deviendront par la suite de sérieux concurrents pour la France, grâce à la qualité de leurs papiers. Tel fut le cas des papiers hollandais au XVIIIe et des papiers anglais dans la deuxième moitié du XIXe siècle.
Le départ des papetiers protestants se fait déjà sentir dès la fin du XVIIe siècle, et en 1698, M. Desbillettes fait graver pour l'académie huit planches décrivant l'art du papier. Une partie des lettrés et érudits français du XVIIIe siècle, grands consommateurs de ce support, pensent qu'il faut encore améliorer la qualité des papiers issus des moulins et des cuves des papetiers de l'Hexagone. À l'époque, les papiers hollandais sont la référence en la matière pour leur aspect comme pour leur qualité. En 1762, M. de la Lande dans son "Art de faire le papier" reprend les planches de Desbillettes et les complète par le dessin du cylindre hollandais. Diderot termine le dernier de ses 11 volumes de planches, le 4 février 1772. Pour l'art du papier, l'encyclopédie reprend en les améliorant encore, les planches de MM. Desbillettes et de la Lande. L’œuvre de Diderot est une première étape mais elle ne suffit pas pour assurer la diffusion du savoir : celle-ci passe aussi par l’amélioration de la qualité des papiers utilisés comme support.

Monseigneur d'Albert est l'un des premiers à évoquer la nécessité d'équiper un moulin français de cylindres hollandais et d'y pratiquer les techniques papetières utilisées dans ce pays afin "d'instruire nos maîtres papetiers qui le désireraient". Il introduit alors l'idée de créer une école de papeterie. Il propose même d'accorder une subvention de 80 000 livres et une rente annuelle de 4000 livres à celui qui montera une papeterie équipée de ces cylindres et qui permettra à d'autres papetiers de venir se former sur ces nouvelles techniques. Cette proposition n'est pas suivie d'effet malgré l'intérêt suscité.

  Nicolas Desmarests, inspecteur des manufactures royales  
Figure 6 - Nicolas Desmarests

Pire encore, à la suite de plusieurs voyages en Hollande, les instructions rédigées par l'inspecteur des manufactures royales, Nicolas Desmarest, et destinées à stimuler et aider les papetiers français ne trouvent aucun écho en raison du conservatisme et de l'immobilisme des papetiers. N. Desmarest va donc lui-même visiter les papetiers pour les convaincre de l'intérêt qu'ils auraient à adopter les méthodes hollandaises. Ses pérégrinations l'amènent dans la région d'Angoulême où, en 1774, son enthousiasme persuade Henri de Villarmain de tenter l'expérience ; toutefois, des retards administratifs font échouer le projet.

Cette idée de créer un "centre d'apprentissage" -- qui aurait fort bien pu voir le jour en Charentes -- est reprise quelques années plus tard par les États du Languedoc. Ces derniers demandent à Nicolas Desmarest d'inspecter les papeteries d'Annonay(1) qui jouissent alors de la réputation de fabriquer les plus beaux papiers de la province et certainement du royaume. Après un périple par le Velay où il ne trouve que des papetiers peu soigneux, produisant des papiers de qualité modeste, N. Desmarets découvre à Annonay, le 30 octobre 1779, des moulins de haute tenue qui d'emblée lui font bonne impression : "...je trouvai les fabriques de papier voisines de cette ville sur un très bon pied et tel que le degré de perfection des différentes sortes de papiers qu'elles versent dans le public me donnoit lieu de l'espérer. Je ne fus point étonné de ces succès soutenus, lorsque je vis les fabricants résider, quoique riches, dans leurs moulins ; suivre avec attention et avec zèle les opérations les plus importantes, veiller à l'entretien des mouvements de toutes ces usines ; en un mot, porter partout des regards éclairés, par une étude raisonnée et approfondie de leur art..." (Rapport mémoire adressé aux États de Languedoc - Archives de l'Ardèche).
N. Desmarest est également impressionné par la productivité des papetiers d'Annonay : en effet, il signale que les douze cuves recensées dans ces moulins et constamment occupées pendant toute l'année, peuvent fournir un travail équivalent à celui de vingt-quatre cuves ordinaires. Les papetiers d'Annonay pratiquent déjà la journée continue, en accord avec leurs ouvriers qui emploient tout leur temps non occupé par le sommeil. Il note également l'abondance et la qualité des chiffons utilisés : ils proviennent essentiellement, via la Saône et le Rhône, de la région de Lyon et de la Bourgogne qui sont déjà à l'époque réputées riches et prospères. Il remarque aussi que la Deûme, rivière sur laquelle sont établis ces papeteries, possède des eaux claires et limpides pendant la plus grande partie de l'année, compte tenu du terrain granitique et siliceux de la région. En outre, cette rivière a l'avantage de posséder une pente conséquente, très favorable pour l'énergie motrice des moulins. En revanche, la production chute durant la période sèche en été, à cause de l'étiage. N. Desmarest conseille alors aux papetiers ardéchois de modifier les roues de leurs moulins pour limiter cet inconvénient. Il propose aussi aux seigneurs des États du Languedoc, l'aide d'un ouvrier hollandais qu'il connaît bien, pour avoir visité plusieurs moulins en sa compagnie lors de son dernier voyage en Hollande. Cet ouvrier vient d'ailleurs d'équiper avec succès un moulin dans la région de Lille dans les Flandres pour fabriquer des papiers tout à fait comparables à ceux des Hollandais. N. Desmarets estime ensuite de 18 000 à 20 000 livres le coût pour l’équipement de deux cylindres -- l'un effilocheur et l'autre affineur -- et pour l'organisation des ateliers du moulin.

L'important rapport de N. Desmarest est présenté aux États du Languedoc par Monseigneur l'Évêque de Lodève lors d'une réunion le 3 janvier 1780 et les personnalités présentes approuvent les conclusions de l'inspecteur des manufactures royales. Un conflit s'élève alors entre les éternels concurrents, Pierre Montgolfier du quartier de Vidalon, et Mathieu Johannot du quartier de Faya. Chacun à son tour use de ses requêtes et relations pour s'approprier les grâces des États du Languedoc et également du Royaume de France, afin d'empocher la subvention promise. Mathieu Johannot présente le projet le plus ambitieux mais Pierre Montgolfier est le premier à solliciter l'aide : confiant dans les promesses qui lui ont été faites, il s’est déjà doté du matériel nécessaire au projet. C'est donc chez lui qu’est envoyé Jehan-Guillaume Écrevisse(2), l'ouvrier spécialiste hollandais. Il arrive à Annonay à la fin du mois de mai 1780 et se met tout de suite à l'ouvrage.

  Pierre de Montgolfier, papetier à Annonay  
Figure 7 - Pierre de Montgolfier,
papetier à Annonay

J.G. Écrevisse consacre pratiquement toutes ses journées à Pierre Montgolfier mais reste libre les dimanches et les jours fériés. Mathieu Johannot entre alors en relation avec lui et réussit à le convaincre, à l'aide d'une rémunération conséquente, de travailler également pour lui. J.G. Écrevisse -- qui est davantage un technicien de grande envergure qu'un simple ouvrier -- entreprend la construction de deux autres cylindres "au noir", chez le concurrent de Montgolfier en utilisant ses dimanches, les jours fériés et une grande partie de ses soirées. De ce fait, les deux papeteries rivales sont équipées et utilisent les techniques hollandaises dans le même temps : un certificat du maire d'Annonay du 18 décembre 1780 atteste en effet la présence dans la papeterie de Johannot de Faya, de cylindres hollandais opérationnels à la fin de 1780 ou, au plus tard, dans les tous premiers jours de 1781. Lors de la traditionnelle réunion des États du Languedoc, au début de 1781, l'assemblée examine les requêtes des deux papetiers ayant répondu au cahier des charges.  Elle doit également étudier celles des deux autres papetiers d'Annonay, Antoine-François Johannot et Jean-Baptiste Johannot : craignant la concurrence, ils demandent eux aussi la possibilité de profiter des subventions pour s'équiper à leur tour. Ne pouvant et ne voulant pas subventionner tous les papetiers, les États du Languedoc s'appuient sur leur délibération du 3 janvier 1780 et le principe alors adopté, pour résoudre leur dilemme : accorder 9000 livres au papetier qui installera en premier les cylindres et 9000 livres supplémentaires lorsque le moulin sera perfectionné et pourra accueillir de nouveaux fabricants pour les former. C'est ainsi que Pierre Montgolfier, qui estime-t-on a été le premier, se voit attribuer 9000 livres pour les dépenses déjà engagées. Il reçoit les 9000 livres restantes au cours de l'année 1782. Les trois autres papetiers reçoivent malgré tout une promesse d'aide, conditionnelle et moins conséquente que celle de Pierre Montgolfier : "...lorsque après l'entière confection de l'établissement du sieur Pierre Montgolfier et à son exemple, ils auront jeté les fondements d'un atelier de cylindres exactement semblable et qu'ils auront mérité ces secours, tant par la perfection de leurs établissements que par leur diligence à les former..."

En France, à l’instigation de N. Desmarets, il y a une tentative de création d’une école papetière dans la région d’Angoulême mais elle ne se concrétise pas en raison de retards administratifs. Annonay peut donc revendiquer d’être le premier centre de formation papetière créé dans l’Hexagone grâce au dynamisme, et surtout à la concurrence, des deux grands papetiers ardéchois de l’époque : Pierre Montgolfier et Mathieu Johannot. La Manufacture des Montgolfier devient Manufacture Royale en 1784. Le 5 juillet de la même année, Pierre Montgolfier qui a cédé son entreprise à ses fils, l’a déjà équipée de cylindres hollandais. Il fait une demande officielle au Contrôleur Général des Finances pour que son établissement soit nommé "École Royale de Papeterie". La même demande est formulée par Mathieu Johannot. Toutefois, aucune des deux requêtes n’est satisfaite : sous la royauté déjà, on évite de se "mouiller" !

Depuis cette époque, il n’y pas eu de nouveaux projets en France. Seuls des écrits ou des traductions de livres étrangers permettent aux papetiers français de se former ou de s’informer. En langue française, il existe plusieurs revues : "Le Moniteur de la Papeterie Française", fondé en 1864 et organe officiel syndical,  "Le Papier" fondé en 1897 par H. Everling (première parution en 1898) et "La Papeterie" fondée en 1878 par E. Debié (première parution en 1879).

Manuel anglais de papeterie, 1902     Manuel allemand de papeterie, 1886
Figure 8 - Manuels anglais et allemand de papeterie

(1) Grande cité papetière du haut Vivarais ardéchois, Annonay est réputée pour ses beaux papiers et ses papetiers célèbres issus des familles Johannot et Montgolfier. Le développement de son activité papetière bénéficie de la qualité des eaux de la Deûme et des déchets de la mégisserie, très ancienne activité de la ville, servant au gélatinage du papier. Annonay compte déjà quatre moulins à papier en 1780 : ceux des papetiers et rivaux à cette époque Pierre de Montgolfier et Mathieu Johannot, ainsi que ceux de Antoine-François Johannot dit "l'officier" et de Jean-Baptiste Johannot.
(2) Jehan-Guillaume Écrevisse, fils de Jehan-Henri Écrevisse, a émigré très jeune en Hollande afin de suivre son père, Receveur Général de l’Ordre Teutonique dans le baillage de Vieux-Jonc aux Pays-Bas sous les ordres du Comte de Schonborn, cardinal de Constance, grand commandeur de l’ordre. Les armes des Écrevisse sont "D’argent à la croix pattée et alaisée de sable chargée en abîme d’un écusson d’argent à une écrevisse de gueules posée en fasce”.

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