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  Vous êtes ici : Accueil > Base de connaissances > Histoire de nos métiers > De la fibre à la pâte à papier, 2000 ans d'évolutions > André Navarre, promoteur de l'utilisation du pin des Landes et de l'alfa en France Révision : 03 juillet 2015  
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De la fibre à la pâte à papier :
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Gérard COSTE - Ingénieur EFPG

Extrait du Bulletin de La Cellulose,
numéro spécial, 2005
Mise en ligne : Septembre 2006

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VII - André Navarre, promoteur de l'utilisation du pin des Landes et de l'alfa en France

  André Navarre  
Figure 19 - André Navarre

L’histoire papetière privilégie le rôle prépondérant de l’action d’Aristide Bergès et de ses condisciples papetiers dauphinois -- A. Matussière, A. Fredet et J.B. Neyret -- dans le développement de la papeterie française. En revanche, elle reste relativement discrète sur l’œuvre d’André Navarre (1868 -1942), papetier visionnaire et grand bâtisseur.

Ingénieur diplômé de l’École Centrale des Arts & Manufactures de Paris en 1890, il débute une carrière professionnelle aux Papeteries du Marais à Jouy-sur-Morin en 1893 et découvre les procédés papetiers. En 1896, il rejoint les Papeteries Bergès dont il devient, très rapidement, le directeur général.
En 1901, fort de son expérience -- et surtout de ses avoirs puisqu’il est intéressé aux bénéfices de la société Bergès --, il décide de devenir papetier propriétaire et s’associe avec deux familles papetières installées près de Voiron (Isère) : Lafuma qui possède l’usine de Paviot depuis 1843 et Bertholet, d’origine ardéchoise (Annonay), qui exploite l’usine de Wesseling depuis 1864. Ce rapprochement donne naissance à la société Lafuma, Berthollet & Navarre. De 1903 à 1904, sur les conseils d’Aimé Bouchayer, il construit sur un terrain greenfield la râperie et la cartonnerie de Champ sur Drac en Isère, pour utiliser à bon compte les "chevaux de nuit" de la centrale hydroélectrique construite à Champ sur Drac en 1902 par Charles Lépine pour la société Fure & Morge. C’est le premier en France à installer une grande cartonnerie pour couvrir les besoins nés du développement industriel et de la consommation croissante au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle.

En 1906, guidé par ses origines landaises, il conclut un contrat de location-vente pour l’acquisition, avec son frère Bernard, des Papeteries Montfourat en Gironde appartenant à Georges Legrand. Poursuivant sa boulimie d’expansion, il crée, en 1908, sur un site greenfield les Papeteries du Centre à Roanne qui s’agrandissent en 1919 par l’installation d’un atelier de transformation pour la production d’enveloppes, de registres et de cahiers sous les marques Héraklès® et Navarre®. En 1908 toujours, il rachète les Papeteries de Villeneuve dans l’Aube situées non loin de Bar sur Seine. En 1909, c’est l’acquisition des Papeteries de Gallas sur la Sorgue, à proximité de Fontaine de Vaucluse. En 1910, à la suite d’une prise de participation, il prend le contrôle de la Fabrique Rouennaise de Cellulose créée à Grand Quevilly entre 1907-1908 pour une production de 20 tonnes/jour. Cette usine de pâte est la première usine de pâte chimique marchande en France. Installée dans une zone portuaire pour recevoir directement rondins, charbon et pyrites, elle a pour vocation de diminuer les importations de pâte scandinave et de rendre la France moins dépendante de l’étranger. Elle traite par le procédé au bisulfite de chaux, les bois de sapins et d’épicéas provenant pour l’essentiel des pays d'Europe du Nord. A. Navarre devient également administrateur de la Calaisienne des Pâtes à Papier, construite à Calais en 1908, selon les mêmes critères et pour les même raisons évoqués pour la Fabrique Rouennaise. Cette usine deviendra plus tard propriété du groupe Beghin. Vers 1920, nouvelle acquisition de taille avec les Papeteries d’Evergnicourt dans l’Aisne. Si l'on y ajoute les achats de nombreuses petites usines à partir de 1920 -- Chenevières, Papault, Pénitent, Tallende, Védène, etc. --, le groupe Navarre devient entre les deux guerres l’un des plus grands groupes papetiers français avec les Papeteries de France créées en 1921, et certainement le plus diversifié, produisant tous les types de papiers et cartons à l’exception du papier monnaie.

Les droits de douane sur les importations des papiers de presse et d’édition, maintenus volontairement bas avant la Première Guerre mondiale pour favoriser la presse et la communication, ne sont pas réévalués après 1918. Ces faibles droits de douane favorisent l’importation des papiers étrangers concurrents et diminuent sérieusement les marges des papetiers français, pour finalement les affaiblir financièrement tout au long des années 20. La crise de 1929-1930 accentue ces difficultés. Le développement des capacités et de la taille des outils de production après-guerre nécessite des investissements dont le financement devient inaccessible aux simples propriétaires ou pire encore, à une famille entière. Les établissements bancaires qui assurent le relais ne prennent plus de risques sans imposer leur stratégie et des prises de parts importantes au capital des entreprises emprunteuses. Le financier supplante progressivement le technicien pour les prises de décision. Cette nouvelle logique industrielle devient effective à partir des années 30 et, dès lors, est à l’origine d’un très grand nombre de disparitions ou de démantèlements d’entreprises ou de groupes. Ce phénomène s’amplifie jusqu'aux années 70 du fait de la mise en place du marché commun européen et des conséquences des premières crises pétrolières et de la mondialisation. Les Papeteries de France et le groupe Navarre n’échappent pas à cette logique destructrice. André Navarre est ainsi dépossédé de toute son œuvre par un simple Conseil d’Administration en 1932 au profit de banquiers et du groupe Saint-Gobain. Le groupe Navarre survit encore pendant cinquante ans à son exceptionnel fondateur mais disparaît à son tour au début des années 80.

Ces épopées d'Aristide Bergès et d'André Navarre, situées à un demi-siècle d’intervalle, ont bien des caractéristiques communes. Elles ont été encouragées et soutenues financièrement par un industriel hors norme, Aimé Bouchayer, financier de surcroît, sachant prendre des risques tout en restant leur conseiller et ami. L’aventure de ces deux capitaines d’industrie exceptionnels, replacée dans une contexte économique actuel, n’aurait certainement pas lieu car aucun organisme financier n’apporterait son soutien compte tenu des risques techniques encourus. Le mythe Bergès ou Navarre n’existerait pas. La deuxième moitié du XIXe siècle et le début du XXe représentent effectivement la belle époque pour les grands ingénieurs entrepreneurs.

Feuilles d'alfa     Papier vélin d'Alfa Navarre
Figure 20 - Feuilles d'alfa
(Photo G. Coste)
    Figure 21 - Papier vélin d'Alfa Navarre
(Librairie LACF)

En s’appuyant sur les équipements de Montfourat et sur leur centre de recherche de Wesseling en Isère, les Papeteries Navarre deviennent au début du XXe siècle les grandes initiatrices de l’utilisation du pin maritime de la forêt landaise puis de l’alfa. Le but est d’utiliser en France des matières premières nationales pouvant servir de succédanés aux chiffons devenus de plus en plus rares et chers.
L’idée d’utiliser le pin des Landes comme matière première pour la papeterie n’est pas nouvelle. Une première tentative, avec un lessivage à la soude, aurait été réalisée à Mios vers 1871, avec succès semble-t-il, malgré la rusticité du matériel utilisé. La modification du procédé par l’utilisation d’une liqueur de cuisson au bisulfite de chaux en 1885, pour obtenir une pâte plus claire, aurait tourné au cauchemar entraînant la fermeture de l’usine en 1902. Les Papeteries de Montfourat qui fabriquent alors une pâte au bisulfite à partir de sapin et de peuplier tentent également en 1887 une cuisson de pin avec une liqueur au bisulfite qui s’avère tout aussi désastreuse. Ces deux échecs sont certainement à l’origine de l’affirmation de l’époque selon laquelle les pins landais ne peuvent être utilisés pour la papeterie à cause de leur trop forte teneur en résine. Sous la direction d’André et de Bernard Navarre, les recherches reprennent et les Papeteries de Montfourat réussissent à mettre au point en 1917 une cuisson à la soude donnant des résultats tout à fait prometteurs. Ces premiers résultats, ainsi que la création en 1921 à Bordeaux de la Société Civile d’Études pour le Développement Économique des Landes et de l’Institut du Pin dans les laboratoires de la Faculté des Sciences, conduisent à la création de la Société du Kraft Français. Construite en 1924 à Beautiran en Gironde, cette société est la première usine des Landes pour la fabrication de papiers d’emballage kraft. Les Papeteries de Montfourat réussissent à régénérer la même année les liqueurs noires issues des cuissons alcalines de résineux.

En 1925, sont ensuite créées les Papeteries de Gascogne à Mimizan dans les Landes (démarrage en 1927) et l’usine de la Cellulose du Pin à Facture en Gironde (démarrage en 1929), pour le compte du groupe St Gobain qui s’appuie largement à l’époque sur les travaux de recherche des Papeteries de Montfourat.

  Thomas Routledge  
Figure 22 - Thomas
Routledge
  Marque Héraklès pour cahiers à base d'alfa  
Figure 23 - Marque Héraklès®

L’alfa n’est pas inconnu des papetiers car les Anglais l’utilisent depuis de nombreuses années. Le premier brevet britannique sur l’utilisation et le traitement de l’alfa date en effet du 19 novembre 1839 (British Patent n° 8273 de Miles Berry). L’alfa est également à l’honneur lors de la grande exposition de Londres en 1851. Toutefois, c’est surtout à la suite des travaux de Thomas Routledge (British Patent du 31 juillet 1856) que les anglais systématisent son utilisation permettant ainsi la fabrication de papiers de grande qualité et de grande renommée. Ces papiers sont réputés pour leur opacité, leur bouffant, leur douceur et ils conviennent parfaitement à l’impression et à l’écriture à l’aide d’une plume métallique (par exemple, la célèbre plume Sergent-Major en France). La matière première provient du sud de l’Espagne et de l’Afrique du Nord et sert de fret de retour aux bateaux anglais exportant le charbon gallois vers ces contrées, via Gibraltar. L’épuration de la pâte à papier par des hydrocyclones résulte de cette époque car elle permet de débarrasser la pâte de la présence d’inévitables poussières provenant du charbon. Les Papeteries Outhenin-Chalandre sont les premières à tenter l’utilisation de l’alfa en France compte tenu des immenses réserves présentes dans les possessions françaises nord-africaines. Un inventaire entrepris dès 1916 fait état d’un potentiel de récolte de 500 000 tonnes. Ces réserves poussent André Navarre à effectuer des recherches dans son laboratoire de Montfourat et dans celui du groupe, situé à Wesseling près de Voiron qui comprend plus de 50 personnes en 1921. Ces recherches conduisent à la fabrication de papiers à base d’alfa dont le célèbre papier filigrané pour cahiers d’écoliers sous la marque Héraklès® représentant le dieu Grec bandant son arc.

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