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  Vous êtes ici : Accueil > Base de connaissances > Histoire de nos métiers > Grésivaudan, vallée historique de l'industrie du papier (in memoriam) > Le rôle d'Amable Matussière Révision : 10 février 2014  
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Grésivaudan, vallée historique de l'industrie du papier
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Gérard COSTE - Ingénieur EFPG

Extraits du Bulletin de La Cellulose
Mise en ligne : Février 2012
Révision : Février 2014

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II - Le rôle d'Amable Matussière

  Amable Matussière  
 Amable
Matussière
(1828-1901)

Amable Matussière est né le 9 septembre 1828 à Marcenat dans le Puy-de-Dôme et décédé le 18 juin 1901 à Domène dans l’Isère. Dans le Dauphiné, il est l’initiateur des hautes chutes d'eau et de la papeterie industrielle utilisant une râperie pour la production mécanique de pâte à papier à partir du bois.

Ingénieur de l’École Centrale des Arts et Manufactures, il débute une carrière d’industriel dans la soierie de la région stéphanoise. En 1856, il s’installe à Domène (Isère) pour reprendre, en association avec M. Arnaud, puis avec M. Grange, une ancienne fabrique de parquets située dans la gorge du Doménon, rivière du massif de Belledonne et affluent de l’Isère. N’ayant pas obtenu l’adjudication espérée pour la fourniture de parquets en noyer à destination des immeubles de la rue Impériale de Lyon (aujourd’hui rue de la République), il envisage une reconversion.

  Alfred Fredet  
 Alfred Fredet
(1829-1904)

Ayant eu connaissance de récents développements en matière de production des pâtes à papier à partir de bois, il fait vers 1858 un voyage prospectif en Allemagne dans le Grand-duché de Bade et de Wurtemberg. Il y découvre les défibreurs à meule Voelter ainsi qu’une chute de 60 mètres aménagée au moyen de tuyaux cylindriques en bois cerclés de fer, destinée à produire l’énergie motrice nécessaire. Ces installations lui donnent l’idée des hautes chutes et de transformer sa fabrique de parquets en râperie, la première créée en Dauphiné et dans les Alpes françaises.

En 1864, deux papeteries sont en activité à Domène : celle de Jules Senequier-Crozet qui s’associe la même année avec Charles Romanet, papetier à Izeron (Isère), pour former une nouvelle société, Senequier-Crozet Romanet et Cie, et celle de Nestor Tercinet, installée au lieu-dit Le Moutiers, dont les affaires sont peu florissantes. Amable Matussière, en entrepreneur avisé et conforté par son voyage prospectif en Allemagne, persuade son camarade de lycée Alfred Fredet, également ancien élève de l’École Centrale, de venir à Domène pour reprendre en main et dynamiser la papeterie du Moutiers, dans le cadre d’une association Matussière-Fredet. Pour cela, une première association entre A. Matussière et A. Fredet, en date du 4 mars 1864, est concrétisée afin d'obtenir la concession du brevet Voelter pour la région Rhône Alpes (Ain, Doubs, Isère, Jura et Savoie) pour la création d’un atelier de fabrication de pâte à papier par défibrage mécanique du bois afin d’alimenter la papeterie Tercinet. Une convention de location de cet atelier est ensuite établie le 5 mai 1864 entre A. Matussière, A. Fredet et N. Tercinet.

Le 12 septembre 1864, A. Matussière entraîne aussi Jean-Baptiste Neyret (1825-1899) un ingénieur stéphanois qu’il a connu dans le monde de la soierie et qui cherche à investir des capitaux dans la papeterie considérée alors comme prometteuse et rentable – dans une association préparée à Coulommiers et regroupant également Alfred Fredet et Gaspard-Zéphyrin Orioli. À l’origine, elle vise à perfectionner le procédé Voelter, mais rapidement elle s’oriente vers les procédés de production de pâtes à papier résultant de la transformation du bois et des végétaux.

En novembre 1864, A. Fredet, J.B. Neyret et G.Z. Orioli s’associent pour mettre au point et exploiter ces divers procédés de production de pâtes à papier à partir du bois. Aidé financièrement et techniquement par J.B. Neyret, A. Matussière, qui dispose de son usine et d’une chute de 12 mètres dans la Gorge de Domène, installe deux défibreurs Voelter, opérationnels dès 1864. Il crée ainsi la première râperie en fonctionnement dans la vallée du Grésivaudan. J. B. Neyret assure l’exploitation de cet atelier qui, dans un premier temps, alimente en pâte mécanique la papeterie Senequier Romanet et Cie.

La même année, l’association Fredet-Neyret-Orioli lance également une production de pâte chimique à partir de bois de résineux, dans les locaux des anciens moulins du Pontet à Pontcharra (Isère) loués au Marquis de Marcieu. Le chimiste Gaspard-Zéphyrin Orioli, papetier réputé et reconnu, directeur de la papeterie Sainte-Marie située à Boissy-le-Châtel en Seine-et-Marne, travaille déjà sur ce procédé et tente de le perfectionner. J.B. Neyret en profite pour acheter le site et les droits d’eau d’un ancien haut fourneau situé à Rioupéroux, afin de fabriquer prochainement de la pâte à papier à partir du bois en utilisant les possibilités hydroélectriques de la Romanche.

Papeterie de Rioupéroux qui fonctionne jusqu’en 1912
Papeterie de Rioupéroux (Isère)
qui fonctionne jusqu’en 1912. Après la création
de la Société Électrique de Rioupéroux (1899),
le site est converti pour la production hydroélectrique

En 1865, pour développer sa production de pâte mécanique qui se vend facilement, A. Matussière abandonne sa chute d’eau de 12 mètres et la remplace par une nouvelle de 35 mètres qu’il construit dans la pente de la gorge, sur la rive gauche du Doménon. Il en profite alors pour installer trois nouveaux défibreurs Voelter de nouvelle génération permettant d’appliquer une pression continue plus régulière sur les rondins et d’obtenir une pâte plus régulière en qualité.

Le 6 juin 1865, Alfred Fredet qui a travaillé aux papeteries d’Essonnes et séjourné dans cette ville, épouse la fille du directeur d’exploitation de ces papeteries, Auguste Chevrant. Impliqué depuis 1864 dans plusieurs projets avec A. Matussière, A. Fredet convainc son beau père de quitter Essonnes pour s’occuper de la papeterie Tercinet à Domène, dans le cadre d’une association Chevrant-Fredet. Cette dernière conduit à la création en 1866 d’une nouvelle société, Chevrant et Cie. La présence d’Auguste Chevrant (1822-1889), beau-frère du peintre mariniste Charles Lapostolet (1824-1890), est également pour A. Matussière et J.B. Neyret une garantie papetière qui doit leur permettre d’augmenter leur livraison de pâte mécanique pour cette usine. Après la mort de son père Auguste, Charles Chevrant, qui épouse la fille de Nestor Tercinet en 1875, assure seul les destinées de la papeterie du Moutiers jusqu’en 1893, date de la liquidation de l’entreprise.

Les résultats obtenus par l’association Fredet-Neyret-Orioli au Pontet ne sont pas totalement probants. Ils incitent Alfred Fredet à se retirer de l’association en 1866, pour se recentrer sur la papeterie du Moutiers et surtout sur un autre projet à Brignoud (Isère), laissant à J.B. Neyret et G.Z. Orioli le soin de diriger la société. J.B. Neyret qui veut, par ailleurs, installer sa râperie à Rioupéroux (Isère), surtout après l’arrêt de la papeterie Senequier Romanet et Cie en 1869, se retire lui aussi progressivement de l’usine du Pontet à Pontcharra pour se consacrer exclusivement à celle de Rioupéroux où il installe trois machines à papier à partir de 1870. Il continue néanmoins de diriger l’usine du Pontet jusque vers 1890.

  Aristide Bergès à 36 ans  
 Aristide Bergès
à 36 ans
(1833-1904)

L’initiative d'A. Matussière, A. Fredet et J.B. Neyret, est cependant à l’origine de la création par G.Z. Orioli, en 1869, de la papeterie de Moulin Vieux à Pontcharra, dans des locaux rachetés à François Milan. Situés sur le canal de Renevier, dérivation du Bréda, ces locaux comprenaient des moulins à grains et un pressoir à huile.

En visitant l’Exposition universelle de Paris de 1867, Amable Matussière rencontre Aristide Bergès qui expose un nouveau robinet de manœuvre pour le système hydraulique de serrage des rondins sur la meule. Le serrage des rondins sur la meule du défibreur Voelter est effectué par une vis actionnée manuellement par l’ouvrier. La qualité et la régularité de la pâte mécanique produite dépend donc beaucoup de la surveillance et de la conscience professionnelle de ce dernier. Séduit par cette innovation qui garantirait une qualité plus régulière de sa pâte mécanique, Amable Matussière invite Aristide Bergès à Domène afin de modifier ses défibreurs. À cette occasion, il lui fait découvrir le potentiel hydraulique de la région et le début des travaux de construction du canal devant emmener l’eau à une chute de 140 mètres pour l’installation d’une papeterie à Brignoud (Isère).

  Défibreur Voelter utilisé dès 1852 pour la fabrication de pâte mécanique à partir du bois  
Défibreur Voelter utilisé dès 1852
pour la fabrication de pâte mécanique
à partir du bois

A. Matussière propose à A. Bergès et à A. Fredet de s'associer avec lui pour exploiter d’autres chutes d'eau, en particulier celle du ruisseau de Laval qui traverse Brignoud (Isère). A. Bergès, pour des raisons d’influence et certainement politiques, décline cette proposition et préfère s’associer avec un notable local, le docteur Marmonnier, précurseur de la transfusion sanguine, ce qui lui permet de bénéficier de quelques capitaux supplémentaires. L’entente Bergès-Marmonnier, qui ne durera pas, conduit à la création du site de Lancey (Isère) et à la naissance du mythe de la Houille blanche.

A. Matussière n’est pas homme à se décourager. Malgré le refus d'A. Bergès, il s'associe avec son camarade Alfred Fredet pour réaliser son projet. Puis, par manque de capitaux, il met fin à cette association et, à partir de 1868, A. Fredet continue seul à équiper une chute d'eau d’environ 140 mètres sur le ruisseau de Laval. Elle doit fournir l’énergie motrice nécessaire aux défibreurs qu’il envisage d’installer dans une râperie située dans la gorge de Brignoud afin d'alimenter une machine à papier. La râperie et la machine à papier pourraient fonctionner dès 1870, mais la chute n’est toujours pas terminée. Par manque de moyens et de capitaux, l’ensemble du projet n'est opérationnel qu’en 1873.

A. Bergès réussit donc le premier à installer une haute chute d'eau pour n’alimenter initialement qu’une râperie. A. Fredet en éprouve une certaine amertume. Toutefois, sa chute d'eau est alors la plus importante du Grésivaudan en puissance installée (1300 CV). En 1878, elle est dépassée par la nouvelle chute d'A. Matussière à Domène puis par la deuxième chute d'A. Bergès à Saint-Mury, en 1896.

L'essor des industries, notamment papetières, de la vallée du Grésivaudan et de la région grenobloise est étroitement lié à l’initiative, l’émulation et la rivalité de ces quatre hommes, ingénieurs et véritables entrepreneurs, qui auraient fort bien pu s’entendre et s’associer. Cela ne se fait pas et cette triple rivalité, J.B. Neyret ayant opté pour une autre vallée, s’amplifie et touche trois villages – Domène, Lancey et Brignoud – qui développent par la suite un esprit de clocher exacerbé. L’Histoire a privilégié Aristide Bergès comme l’inventeur de la Houille blanche. Cependant, il ne faut pas oublier Amable Matussière, véritable initiateur de cette formidable aventure industrielle et humaine, et Alfred Fredet, créateur de la papeterie de Brignoud et de la chute d'eau sur le ruisseau de Laval, la plus puissante de la vallée en 1872. Il serait également injuste de ne pas mentionner Jean-Baptiste Neyret qui a aidé financièrement A. Matussière pour son installation à Domène. Sur l’autre versant de Belledonne, il équipe le site de Rioupéroux pour installer une râperie, puis une papeterie qui devient, à la fin du XIXe siècle, l’une des plus puissantes de la région grâce à l’utilisation de l’importante énergie motrice de la Romanche due, non pas à de hautes chutes, mais à d’importants débits (basse chute).

À l’aube du XXe siècle, ces développements et nouveaux sites, ajoutés à ceux déjà existants, propulsent la région dauphinoise au premier rang des régions papetières françaises et ils ne sont pas étrangers à la notoriété de Grenoble dans le secteur du papier et à la création de son École de Papeterie en 1907.

Amable Matussière - Buste d’E. Bernard (1901)
Amable Matussière
Buste d’E. Bernard (1901), inauguré
à Domène par son maire Charles Morel,
le 22 juin 1902, en reconnaissance de son œuvre
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